liliana_lazar_2Victor Luca, voilà un nom qui prédestinerait son propriétaire à une vie auréolée de gloire et de lumière. Paradoxalement, il est celui d’un monstre, du noir héros de Terre des affranchis, un premier roman écrit directement en français par l’écrivain d’origine roumaine, Liliana Lazar. Comme un coup d’éclat, le livre a, depuis sa parution chez Gaïa en septembre 2009, récolté une belle moisson de prix et récompenses (dont le prestigieux Prix des cinq continents de la Francophonie) et de critiques unanimement élogieuses. Sans repères pour décrire un premier écrit, toute une ribambelle d’auteurs a déjà été convoquée pour soutenir la comparaison : Bram Stoker et Barbey d’Aurevilly pour la noirceur, Giono, Harrison et Sand pour la relation homme/nature et puis les frères Grimm aussi, qui ont exhumé pour les coucher par écrit les contes populaires de nos contrées. Au milieu de cette foule prestigieuse, on part à la recherche de celle qui a écrit Terre des affranchis, un conte fantastique, sombre et minéral dont l’action se déroule dans une Roumanie à un tournant de son histoire, avant et après la chute de Ceausescu. Et on trouve sans peine, car Liliana Lazar est une interlocutrice sincère, une auteure discrète et accessible… et pourtant si mystérieuse…

De Slobodzia à Gap : quelques éléments pour un conte moderne

Une forêt, des livres, des voyages initiatiques et un dénouement heureux ; quand Liliana Lazar se raconte, les frontières s’estompent entre une vie et la matière dont sont faits les contes.

C’est l’histoire d’une petite fille née en 1972 à Slobozia, un village de Moldavie. Elle est la fille du garde forestier qui vit à la lisière de la forêt. Cette nature à moitié domestiquée, aux abords des activités humaines mais domaine privilégié de l’animal et du végétal, est le terrain de jeu de la jeune Liliana Lazar. Elle se souvient : « J’ai grandi dans un environnement végétal, où la nature était omniprésente, protectrice et étouffante à la foi ; (…) Longtemps ce fut pour moi un refuge, l’endroit où j’allais à la rencontre de moi-même ». Des mots qui sonnent comme un écho aux phrases évoquant la relation privilégiée qu’entretient Victor avec la forêt de Terre des affranchis et son terrible lac : « Il connaissait chaque arbre, chaque pierre qui en bordait le rivage. […] Par endroits, le feuillage des saules se rabattait si loin au-dessus de l’eau qu’on eût dit qu’un tunnel de végétation enveloppait la rive. Victor aimait s’y cacher à l’ombre des branchages »*. Mais, alors que celui-ci va se laisser attirer par le côté obscur des forces mystérieuses de la nature, une toute autre aventure attend la jeune fille au détour du bois : celle de la lecture et de la découverte d’une autre langue que la langue maternelle.

En effet, la nécessité va conduire celle pour qui le plus grand plaisir était de « partir seule dans les bois, s’asseoir sous un arbre pour y lire un roman » vers les grands textes de la littérature française que propose la bibliothèque locale. Le régime autoritaire de Ceausescu est alors en place, fermement soutenu par sa fidèle compagne, la censure : « La plupart des textes étudiés à l’école se résumaient à de la littérature de propagande ou à des œuvres tronquées ». Qu’à cela ne tienne, armée d’un dictionnaire et de son insatiable curiosité, Liliana Lazar déchiffre Jules Verne, Zola, Balzac, Hugo et apprend le français. Quelques années plus tard, une bourse d’étude lui permet d’étudier la littérature française à l’université de Iasi. Comme un dénouement heureux et presque attendu, le français, qui avait été sa langue d’évasion et de liberté, devient également l’innocent artisan d’une « heureuse rencontre qui a changé le cours de [sa] vie ». Suivant cette « heureuse rencontre » –  qui est aussi son mari – Liliana Lazar s’installe en France en 1996 et évoque une découverte qui s’est faite tout en douceur : « J’arrivais avec une culture et je devais composer avec une autre ; j’étais enthousiaste même si la nostalgie de mon pays m’a longtemps habitée ».

Et c’est à Gap, au pied des Alpes, dans cette langue qui est désormais la sienne, un français empreint de classicisme, que Liliana Lazar devient romancière et prend le temps de laisser mûrir un livre violent et doucereux,  pétri de traditions roumaines et de thèmes  universels.

Meurtres et rédemption

Comme un thriller contemporain, Terre des affranchis débute par un prologue construit autour d’un suspens déceptif, d’unTerre_des_affranchis mort et d’une légende effrayante. La suite sera beaucoup plus insidieuse. Il y sera question de meurtres, bien sûr, d’âmes errantes également, mais surtout de rédemption, de libertés et de petits arrangements avec la lâcheté ordinaire.

La première partie s’ouvre sur un décor familier à l’auteur : l’épaisse forêt de Slobozia et la Roumanie de Ceausescu. Victor Luca y est « bœuf muet », un jeune bûcheron fort comme un turc et malmené par l’existence. Souffre-douleur d’un père alcoolique et tenu à l’écart de la communauté de Slobozia, il a passé les limites de sa folie il y a longtemps déjà lorsque, encore enfant, il a tué son père et dissimulé son forfait. Depuis, les années ont passé mais les pulsions meurtrières sont restées. Il suffit qu’une jeune femme attisant ses appétits se détourne de lui et ses mains se referment sur son cou… Effrayé par ses actes et aidé par sa mère et sa sœur, figures de dévotion totale, Victor Luca se cloître dans le grenier de leur masure à la lisière de la forêt et disparaît aux yeux de la justice et de la communauté villageoise. Un pope résistant au régime communiste lui offre la possibilité de se racheter. Victor recopiera à la main, tel un moine copiste, des ouvrages religieux interdits par la censure. Mais les racines du mal sont profondes et les bois offrent tant de tentations…

Pas de rédemption, donc. Pas de morale ? Ce sont des remarques que Liliana Lazar a souvent entendu de la part de lecteurs mi-figue mi-raisin. Elle y répond avec simplicité : « J’essaie de m’effacer pour laisser vivre mes personnages tels qu’ils sont, avec leurs défauts et leurs qualités. Je raconte, c’est tout ». Et ce qu’elle raconte c’est que, malgré l’omniprésence de la foi orthodoxe et l’empreinte de son Eglise sur la vie quotidienne des hommes et des femmes de Slobozia, le salut peut emprunter des chemins détournés et souvent obscurs. Ainsi d’Eugenia, la sœur de Victor, qui s’allonge les bras en croix, ferme les yeux et se convainc de mourir. Ainsi de Daniel l’ermite et meurtrier repenti, qui se constitue victime expiatoire. Mais à Victor, la rédemption ne sera pas accordée… bien qu’on la lui offre par deux fois. Sibylline, l’auteur ouvre cependant une voie de compréhension à cet échec : « La connaissance est le chemin qui mène à la rédemption ; personne ne peut changer le cours de son existence en se contentant de ses acquis ». Et la première des lâchetés du héro de Terre des affranchis est sans doute de s’enfermer, de recopier et de répéter à l’infini les mêmes erreurs.

Terre de libertés, terre de cultures

IMGP5189Mais, au-delà de la terrible destinée des personnages qui l’habitent, ce livre est avant tout le livre de Slobozia, littéralement (en roumain) la terre des affranchis. Car Liliana Lazar a toujours été convaincue qu’elle ne pouvait pas «  poser [ses personnages] à un endroit où il n’y a rien ». L’endroit dont parle l’auteur est d’ailleurs bien plus qu’un simple cadre : tantôt personnage à part entière – lorsque le lac, la terrible Fosse aux lions aux eaux phosphorescentes et meurtrières, se fait complice de Victor dans ses macabres errements – , tantôt symbole du passage entre la réalité et le fantastique. Slobozia offre, en effet, une topographie propre à l’entre-deux et au clair-obscur : « Pour les villageois, Slobozia symbolisait le monde civilisé, c’est-à-dire l’espace ordonné et christianisé. La forêt en revanche, était le lieu du sauvage, de l’animalité et des forces païennes »*. Et, la véritable terre des affranchis (des lois du régime politique et de l’Eglise instrumentalisée), c’est la forêt. C’est là que se terrent les sorciers et les criminels, là que courent les amants illégitimes pour assouvir leurs désirs, là que peut s’épanouir la sainteté aussi bien que le vice. Les forces de la nature sont sans conteste terribles, mais elles sont neutres. Sans calculs et sans morale, seules les lois intangibles de l’instinct les régissent. Le village est, quant à lui, le lieu où fleurissent toutes les petites et grandes trahisons si courantes durant les révolutions et les changements de régimes politiques. Et finalement, sans surprise, c’est du village que viendra la sanctification d’un criminel et le lynchage d’un innocent, au cri universel de : « Un étranger ! Voilà le coupable ! »*.

Tourments, tortures et vicissitudes décrits paisiblement et sans jugement, tout comme la nature accueille saints et criminels sans sourciller ; c’est sans doute ça le fantastique ? La liberté aussi. Celle d’un écrivain qui depuis les Alpes françaises chantent les beautés de la nature moldave et qui, grâce à la langue française, ce formidable « outil qui l’a libérée », remanie et transcrit les légendes populaires qui ont bercé son enfance roumaine, comme « un moyen de laisser une trace écrite d’un monde qui va finir par disparaître, en même temps que l’imaginaire roumain changera ». Désormais, grâce à la douce Liliana Lazar, de Slobozia à Gap, tout un chacun devrait savoir tuer un moroï**.

Agnès Fleury

* Extraits Terre des affranchis (Gaïa, 2009)

** créature légendaire du folklore de Roumanie, assimilée aux vampires. Pour savoir comment les tuer, lire les pp. 137-140…

Crédits photographiques : Liliana Lazar et Gaïa éditions

http://www.gaia-editions.com/index.php?option=com_content&view=article&id=347:lazar-liliana&catid=10:domaine-francophone&Itemid=5

http://www.letelegramme.com/ig/dossiers/prix_lecteurs_2010/liliana-lazar-terre-des-affranchis-21-03-2010-808318.php

http://www.swissinfo.ch/fre/Dossiers/LArchipel_francophone_-_Montreux_2010/Le_francais_selon.../Liliana_Lazar:_Le_francais_m_a_appris_a_vivre_et_a_etre.html?cid=28552402