Miano"Je me revois petite fille, couchée sur le dos dans le jardin de mes parents, fermant et rouvrant les yeux en me demandant : « Pourquoi y a-t-il un monde et qu’y fais-je ?". Je ne prétends pas me pencher sur la première de ces questions. Mais, j’ai quelques éléments de réponse à propos de cette petite fille, née à Douala au Cameroun en 1973 et venue, à sa majorité, étudier et vivre en France. Devenue grande, Léonora Miano a tout abandonné pour se consacrer à l’écriture. Aujourd’hui, six livres ont paru, dont le dernier, Blues pour Elise, en octobre chez Plon. L’intérieur de la nuit (le premier), quant à lui, est désormais inscrit au programme des écoles camerounaises. De légitimes sujets de fierté pour celle qui écrit depuis qu’elle a huit ans ; mais surtout, le fruit de son talent, d’un immense travail et de convictions profondes et sereines.

Les vivants et les morts

En quittant le Cameroun, Léonora Miano n’a pas cessé de garder les yeux braqués vers le Continent. En se déplaçant, elle a su regarder et réfléchir sur son Afrique de plus loin et surtout, approcher une autre réalité, celle de la diaspora subsaharienne.

De France, la jeune femme évoque les souvenirs de sa jeunesse camerounaise avec émotion : "Une partie essentielle de ma vie s’est déroulée au Cameroun. Tous les éléments qui entrent aujourd’hui dans la composition de mon esthétique me viennent de ces années de jeunesse. J’y suis très attachée et ne conçois pas de finir ma vie sans faire quelque chose dans ce pays. J’y travaille doucement."Paradoxalement, un des premiers messages qu’elle a tenu à adresser à cette Afrique qu’elle chérit tant, a pris une forme étonnamment violente. En effet, sa trilogie africaine, entamée en 2005 avec L’intérieur de la nuit et achevée en 2006 avec Contours du jour qui vient, dressait le portrait rouge sang d’une Afrique équatoriale déchirée par la guerre et en proie à un obscurantisme destructeur. Trois livres qui sonnaient comme autant de voix discordantes que certains se seraient passés d’entendre… Mais, sereine, l’auteur continue préférer d’ignorer les critiques et voir dans ses livres "une démarche d’amour" envers ses frères. Solidement adossée aux écrits d’Edouard Glissant et aux travaux de l’historienne Nathalie Etoké, elle a donné corps à la Melancholia africana. Une mélancolie qui touche universellement les Noirs (d’Afrique, d’Europe, de Caraïbe et d’Amérique du Nord) et qui naît de l’héritage non-assumé de la traite négrière. Baignée de spiritualité, sa suite africaine reflètait une croyance ; les morts habitent le monde des vivants et ne les laisseront pas oublier le passé. Les aubes écarlates, élément central de la trilogie (mais publié plus tardivement en 2009), livraient ainsi une fiction en forme d’avertissement : "le tourment des disparus pèse sur le destin de vivants oublieux du passé. Tant que leur mémoire ne sera pas honorée, leur mésaventure se répètera (…)."

Toutefois, et depuis Tels des astres éteints (2008), Léonora Miano s’intéresse désormais davantage aux vivants qu’aux morts. Et vivantes, on peut dire qu’elles le sont ces jeunes femmes, personnages solaires et centraux de Blues pour Elise ! Akasha, Malaïka, Amahoro et Shale sont les Bigger than life ; "(…) intelligentes, financièrement autonomes, belles, chacune à sa manière […], filles de personnes d’important, crépues, portant des prénoms non alignés, des patronymes à l’ancrage lointain"*, elles dévoilent leur quotidien et ouvrent leur cœur à qui voudra les suivre. Tout au long d’un roman à la structure éclatée, ces quatre parisiennes, issues de la diaspora subsaharienne,  se retrouvent pour évoquer leurs amours, leurs déceptions et… leurs cheveux. Des personnages si familiers qu’ils engendrent la même addiction que des personnages de séries télévisées. L’auteur qui, tout comme le lecteur, "ne peut se résoudre à les quitter trop vite" a d’ailleurs déjà construit une tétralogie sous la forme de 5 saisons de Séquences afropéennes.

Black next door

Toutefois, l’apparente fluidité, l’évidente accessibilité du texte de Léonora Miano ne doit pas cacher le message du texte. Car,Miano_avecbande____C pour cette grande lectrice de la Bible qui pense que "la fuite de Marie, enceinte, et Joseph est un thriller. La création du monde est une fable. L’Apocalypse, un poème surréaliste" une seconde lecture est toujours proposée.

En effet, tout en suivant la vie de ces femmes dont chacune pourrait être une amie, une sœur, voire soi-même, Leonora Miano invite à découvrir les afropéens et les afropéennes ; ceux dont la couleur aurait dû les rendre visibles, mais dont le corps social français a fini par ignorer les spécificités. L’auteur s’étonne d’ailleurs "de ce que la représentation des Noirs de France dans leur intimité vienne d’un auteur né en Afrique. Ces textes auraient dû faire partie du paysage depuis longtemps, tant la présence noire en France est ancienne." La jeune femme est l’illustration même de ce qu’elle veut dire ; des études supérieures à Valenciennes, d’excellents professeurs, des week-ends à Paris avec son amoureux, une reconnaissance des milieux littéraires français (elle fût notamment le Goncourt des lycéens 2006)… et une identité unique, métissage de son passé, sa généalogie, son lieux de vie et ses apprentissages culturels. Etre noir et ne pas éprouver de difficultés d’adaptation, ne signifie pas pour autant se noyer dans la masse culturelle d’un corps social français plutôt blanchâtre.

Blues pour Elise convie donc son lecteur blanc à un ébouriffant et dépaysant voyage… sur le pas de porte de son voisin. Bijou vocifère dans un taxiphone en Camfranglais (l’argot camerounais à base de français, d'anglais et de langues camerounaises), les Bigger than Life se rendent dans un salon de coiffure du 10e arrondissement pour apprivoiser leurs cheveux crépus et déjouer la "déveine capillaire"* accablant les afro-descendantes… Et tout à coup, des scènes de la vie quotidienne française s’animent et s’éclairent. Et comme tous bons voisins dont les murs mitoyens ne seraient pas bien épais, les afropéens savent aussi faire partager leur univers musical ! Chaque "épisode" du livre baigne dans une ambiance sonore qui lui est propre. En passionnée de musique, Léonora Miano en détaille systématiquement la play-list. Et pour les fans, un bonus track est prévu…

La corde sensible

leonora_miano_35_ans_image_sousdossier_portraitMais un Blues n’est pas un zouk et Léonora Miano n’est pas femme à laisser passer une approximation. En choisissant le titre de son livre, qui est aussi celui de la dernière nouvelle, Blues pour Elise, l’auteur a clairement donné la teinte de son livre. Un bleu d’émotion.

Au-delà de la découverte de personnages forts en gueule, hauts en couleurs et fermes en convictions, le lecteur touche, comme en filigrane, à un monde de sentiments universels, où une larme s’essuie rapidement d’un revers de la main. D’un mot, d’un détail narratif, l’écrivain franco-camerounais sait faire vibrer la corde sensible qui est le meilleur du cœur humain. Là, c’est la douleur indicible d’une mère qui se résout à avouer à sa fille les tragiques raisons du désamour paternel. Plus loin, ce sont les petites humiliations que connaissent ces hommes noirs, fragilisés de vivre en Occident où "ils n’ont pas le pouvoir et ne peuvent offrir à leurs femmes le même type de promotion sociale qu’elles pourraient obtenir autrement". Ailleurs enfin, ce sont des notes de bas de page tellement signifiantes qu’elles prennent la taille symbolique d’une tête de chapitre : "1. Ici, l’étranger a le sens qu’on lui donne en langue douala du Cameroun. Il s’agit donc d’une personne qui n’est pas de la maison, mais qu’on reçoit avec les honneurs. C’est pourquoi ce mot se confond souvent avec l’invité."*

A l’image de son livre, c’est toute en retenue que Leonora Miano accepte de se livrer. Avec une volonté évidente de répondre honnêtement aux questions qui lui sont posées, devançant parfois certaines d’entre elles dans un site personnel et un profil Facebook foisonnants, l’écrivain franco-camerounais ouvre volontiers des voies d’accès à sa personnalité et à son écriture, accueille son lecteur – notamment les lycéens et étudiants camerounais travaillant sur ses textes. Sans effets de plume ou formules claquantes, elle "ne cherche pas à se définir en tant qu’auteur", mais poursuit doucement son chemin et son idée. Une simplicité, une rigueur qui touchent le cœur.

Et, parce qu’on ne se lasse pas de le lire sous la plume de Léonora Miano, voici une conclusion en forme de citation :
"Comment vivre avec des gens dont on ne sait rien ? Il me semble important de connaître ces personnes dans ce qu’elles ont de spécifique et dans ce qu’elles ont de commun avec les autres, le cœur humain étant toujours le même sous la couleur. On peut avoir le sentiment que j’enfonce des portes ouvertes, mais je ne le crois pas."
Je ne le crois pas non plus. On n’est jamais à l’abri d’un coup de vent qui pourrait faire claquer une de ces portes ouvertes à grands efforts.

Agnès Fleury

* Extraits de Blues pour Elise, Plon, 2010

Bibliographie :

http://www.leonoramiano.com/ 

http://www.culturessud.com/contenu.php?id=342 (Cultures sud – Entretien avec Léonora Miano - octobre 2010)

Crédits photo : Plon, 2010