N_DONGO_MMamadou Mahmoud N’Dongo est un beau personnage, de ceux qui attirent le portrait(iste). Porteur de son héritage peul comme de sa nationalité et sa culture française, nomade touche-à-tout saisissant tous les modes d’expression artistique qui passent à sa portée, il est écrivain, cinéaste, photographe. Pour l’heure, il a revêtu ses habits d’écrivain. Son cinquième livre, La géométrie des variables, vient de paraître chez Gallimard, aux Continents noirs. A cette occasion, nous nous sommes écrits. Extraits de notre correspondance, où il est question d’écriture, de voyages et de transmission.

"On s'intègre toujours mieux avec ses deux jambes"

Sensible à l’image et au mouvement, remarqué dès ses premiers livres pour son écriture rapide et cinématographique, Mamadou Mahmoud N’Dongo parle de lui comme il écrit : par touches impressionnistes. Planter un décor, brosser une scène, écrire comme on parle, à l’économie ; il nous invite à le connaître par fragments.

De son enfance africaine, il ne garde qu’un souvenir fugace et douloureux. 5 ans, un ongle écrasé dans un aéroport, et déjà il s’apprête à grandir à Drancy. C’est là, en Seine-Saint-Denis, qu’il commence à se construire. Une construction qui se fait en prise avec la cité, mais aussi et surtout en opposition au déterminisme social qui la régit : "(…)vous vivez et vous finissez par être en périphérie de la périphérie, vous n’aspirez qu’à une chose : vous en échapper, alors vous êtes curieux de tout pour fuir votre quotidien (…)". Le jeune homme lit, suit des cours d’histoire de l’art et de littérature, lit, apprend à jouer de plusieurs sortes d’instruments de musique, lit… et finit par se faire la belle. Il devient photographe, cinéaste, écrivain. Il voyage, vit à New York, Amsterdam, Paris, Barcelone… L’homme est-t-il devenu nomade ? "Vous savez… le nomadisme n’existe pas… où que vous alliez vous partez avec vous-même. New York, Amsterdam, Paris, Drancy, Barcelone… ce sont des espaces, des cultures, c’est ce que vous en faites, disons plutôt, ce que vous êtes disposé à en faire… C’est le regard, votre grille de lecture, votre perception, dans mon cas, ce n’est pas tant les villes qui m’importent, mais comment les habitants perçoivent cette ville (…)".

Ce n’est donc pas de fuite qu’il s’agit, car ce que Mamadou Mahmoud N’Dongo aime, c’est revenir à son point de départ, riche de tout. Et tout est là, bien présent : Séville et sa lumière, Brooklyn et ses rencontres, Drancy et ses métissages, le Sénégal dont il porte la culture et la langue grâce à la transmission de ses parents. Le jeune homme le revendique : "On s’intègre toujours mieux avec ses deux jambes". Et, il faut le reconnaître, en plus de lui assurer un maintien élégant, être bien campé sur ses deux "jambes", ouvert à ses métissages, lui permet de creuser avec justesse la thématique des groupes identitaires, de leurs codes et leur langage.

Altas

Par ses récits et ses romans, Mamadou Mahmoud N’Dongo interroge les identités des minorités ethniques et des classesCouverture sociales. Déjà, L’errance de Sidiki Bâ (Harmattan, 1999) ouvrait une brèche dans la mémoire tourmentée d’un tirailleur sénégalais. Puis, Bridge Road (Serpent à plumes, 2007) offrait la relecture d’un lynchage raciste dans le sud des Etats-Unis. Enfin, El Hadj (Serpent à plumes, 2008) jetait un noir éclairage sur la mafia de la banlieue nord de Paris. Avec La géométrie des variables, l’écrivain franco-sénégalais tourne son regard acéré vers un autre obscur milieu, celui des communicants politiques.

Pierre-Alexis de Bainville, une distinguée vieille gloire, et son brillant disciple, Daour Tembely, y sont des "faiseurs de pluie" ; ces hommes de l’ombre qui, par leur expertise en géopolitique et surtout en rhétorique, font et défont les carrières des "grands" de la politique mondiale. Par les aléas de l’âge et des mutations, ils ne sont plus vraiment sur le devant de la scène (ou plutôt de la coulisse). Mais ils promènent encore, en Europe, en Afrique, aux Etats-Unis, le cynisme très professionnel de ceux qui savent et qui savent dire (ou faire dire). Et comment éviter le cynisme quand une présidence peut s’emporter par la grâce d’un plan de communication et la démocratie se vendre comme un slogan publicitaire ?

Les deux personnages travaillent d’ailleurs pour une "agence" : Altas, la bien nommée. Les hautes sphères, voilà de quoi il s’agit. Des hautes sphères politiques, qui sont également culturelles, médiatiques, artistiques. Au détour des aventures de Tembely et de Bainville, Mamadou Mahmoud N’Dongo croque un photographe minimaliste, une chorégraphe du Théâtre de la ville, une soirée culturelle dans un penthouse à New York et tisse un lien ; un lien qui est en réalité une "langue" faite de codes, qui va même au-delà du langage à proprement parler. L’auteur le sait : "Dans une langue, il y a une culture, mais plus encore une identité commune… Toutefois, une langue ne se suffit pas à elle-même, on se passe très bien du langage, il suffit de voir comment on arrive à se faire comprendre, quand les deux parties ont le souhait d’être en concorde." Et parfois, quand les intérêts se mêlent, la concorde est souvent synonyme de compromission. Les personnages se comprennent à demi-mots et se citent les uns les autres ; un nom, une marque, un titre suffisent. Ils savent qu’ils sont entre eux. Insidieusement, le lecteur est aussi invité au jeu du name-dropping : si nous partageons certaines de leurs références, alors nous savons que nous sommes aussi entre nous… L’humour – grinçant – permet de dédramatiser.

L’appartenance à un milieu, et notamment aux Altas, est quelque chose dont on ne se défait jamais totalement. L’auteur peut en témoigner. "Je suis né dans une famille peule, et la culture peule est une culture de caste, toute votre vie est conditionnée par un fort déterminisme. Par votre naissance vous appartenez à cette caste : j’appartiens à la noblesse, et dès mon enfance on m’a élevé avec cette spécificité, je suis un noble peule, c’est mon premier héritage. C’est ainsi que j’ai appris enfant que j’avais plus de devoirs que de droits."

Lire, citer, transmettre

MMNL’allusion à son héritage culturel personnel n’est pas anodine. L’apprentissage et la transmission sont au cœur des préoccupations de l’homme comme de l’écrivain. Mamadou Mahmoud N’Dongo évoque ce thème, utilisant le biais de ses deux personnages : "Pierre ou Daour ont une culture, et il n’y pas de culture sans transmission". Il ne faut en effet pas se méprendre à la lecture de La géométrie des variables. Le cynisme n’y règne pas seul en maître. Il y a la place pour une certaine tendresse (des personnages entre eux, du regard bienveillant que l’auteur porte sur eux). Car, qui dit codes de groupe, dit aussi connivence ; qui dit rites identitaires, dit aussi filiation. Tout se passe comme si ces personnages se racontaient des anecdotes et se citaient des phrases pour se transmettre quelque chose, comme on préparerait un enfant à sa vie en lui racontant toujours les mêmes contes imagés, truffés de formules orales rituelles.

Mamadou Mahmoud N’Dongo aussi parsème ses propos de citations des auteurs qui lui sont chers. Pour s’en expliquer, il aime… citer Borges : "On lit ce que l’on veut et on écrit ce que l’on peut"*. Il faut dire que sa culture littéraire est vaste. Pour s’en convaincre, il suffit de l’écouter donner un aperçu de l’encombrement de sa table de chevet : Burroughs, Wittkop, Thompson, Arénas, Bolaño, Ted Lewis… Ce n’est rien de dire que la liste n’est pas exhaustive. Toutefois, ce besoin de nourrir et d’enrichir sa pensée et son écriture de celles des autres pour, à son tour, les transmettre, ne s’assouvit pas grâce aux seules "autorités morales". L’artiste sait puiser les ressources là où elles se trouvent. Chez les lecteurs par exemple, critiques comme amateurs : "Je me reconnais dans ce qu’on pointe et parfois je suis même étonné des lectures qui sont faites par certains critiques qui indéniablement m’apportent beaucoup (…)". Mamadou Mahmoud N’Dongo serait même tenté par la transmission par capillarité : "Si vos amis ont du talent, c’est donc que vous en avez aussi ! J’ai eu cette réflexion en faisant le point ce matin. J’ai reçu BEYOND du peintre M’Barek Bouhchichi, et comme beaucoup de mes amis sont talentueux, je me dis que peut-être, d’une certaine manière, c’est mon talent à moi!".

C’est au sein de cette communauté artistique, de ce milieu qu’il s’est choisi, que le jeune homme évolue désormais, attentif à ses codes et ouvert aux transversalités entre les disciplines qu’il propose. Pourtant, il reconnaît encore que ses « plus belles joutes », il les a eues en bas de son immeuble, dans son hall, à Drancy. Partir, découvrir, faire sien, puis revenir, il vous dit.

Agnès Fleury

* Mots croisés avec… Mamadou Mahmoud N’Dongo, écrivain : De l’autre côté du monde (culturessud.com)

Crédits photographiques : En haut à gauche: Catherine Hélie / Ed. Gallimard ; en bas à gauche: Julie Rochereau