aquindo_autoportrait_1Vieille blague argentine : "Oh monsieur, vous êtes argentin ? Vous devez savoir danser la samba ?". "La samba, c’est une danse brésilienne…". "Oh ! Vous devez, alors, savoir danser le tango !". "Non, je n’aime pas danser".

Comme quoi, les légendes et les à-peu-près (pour ne pas dire les préjugés) ont le cuir dur. Connaître l’illustrateur-écrivain Sergio Aquindo, c’est apprendre à s’en défaire un peu. Argentin, lui non plus ne danse pas le tango (non plus que la valse, d’ailleurs). Mais il écrit, dessine et grave avec passion.

Argentin de sang et parisien de cœur

Sergio Aquindo vit dans le 19ème arrondissement de Paris où il partage un appartement avec d’autres jeunes gens. Mais, malgré l’accent râpeux qui vient vite cogner l’oreille, la facile comparaison avec une joyeuse et insouciante Auberge espagnole n’a pas sa place ici. Car son installation en France n’a pas été une partie de plaisir.

C’est en 1999 que, laissant son Argentine natale derrière lui "à la recherche d’horizons artistiques", le jeune homme débarque en Europe. Toutefois, Barcelone, Lisbonne puis Londres ne parviennent pas à le retenir. Enfin, à Paris, la Gare du Nord et ses cafés lui accrochent le cœur. Quel joli paradoxe est à l’origine de son choix ! C’est parce que cette atmosphère lui fait penser à Buenos Aires que Sergio Aquindo se dit que c’est ici, dans la capitale française, qu’il pourrait poser ses valises et ses cartons à dessins.

Les premiers temps sont marqués par l’errance ; il vit chez les uns et les autres, écume les maisons d’édition parisiennes, marche dans la ville, jour et nuit. La bibliothèque de Beaubourg, celle que ce grand lecteur surnomme affectueusement "le café le moins cher de Paris", lui "sauve la vie". Grâce aux livres et aux cassettes des méthodes de langue, il apprend le français en six mois. Mais, Sergio souffre de ne pas avoir de point d’ancrage et, privé des moyens et de la disponibilité d’esprit nécessaires à sa création, ne produit pas. Il ne peut que laisser les images s’impressionner et les idées s’accumuler.

Les années passent et "le boulot, les papiers, les perspectives d’avenir" sont toujours autant de problèmes. "Le mythe de l’Europe" a vécu. Et puis, "l’Argentine, les gens du sud, les amitiés fusionnelles, la lumière" lui manquent. Parfois nostalgique, intimement persuadé que c’est le pays qui l’a vu naître qui le verra vieillir, Sergio Aquindo sait pourtant qu’il va rester ; car "Paris, c’est la course à la réalisation, l’énergie constante, les projets".

"La course à la réalisation, l’énergie constante"

De projets, il n’en manque pas. Son talent et son infatigable énergie lui permettent de commencer à07_Practica_presen_bis publier.

Illustrateur, il débute sa collaboration avec plusieurs journaux et revues. Le Monde, Le Tigre, XXI, Le Magazine littéraire lui ouvrent régulièrement leurs feuilles. Dans le même temps, deux livres voient le jour : Les Jouets perdus de Romilio Roil, (R de réel, 2001) et La Mère Machine : l’histoire des ateliers Tosco, (Rackham, 2009), qui se présentent, tous deux, comme les catalogues d’inventions improbables de génies méconnus et oubliés.

Faisant la part belle à des planches techniques/graphiques et à des carnets de travail imaginaires, qui sont autant de fines gravures oniriques, La Mère Machine répertorie les nombreuses versions de cette fabuleuse invention, variations fantasmées sur une femme/mère des temps modernes. Ou plutôt, devrait-on dire des temps anciens. Car, c’est l’Argentine des années 30 que l’on découvre à travers les déboires du génial Tulio Tosco.

Baignant dans une douce atmosphère surannée, le lecteur-spectateur de La Mère Machine y découvre un incroyable mélange culturel ; une subtile (con)fusion entre terre d’Amérique du sud et influences méditerranéennes de la vieille Europe… En effet, l’illustrateur-écrivain sait rendre, à travers son dessin comme à travers la langue de ses textes, cet étonnant aspect, qui, pour lui, fait de l’Argentine, "l’Europe de l’Amérique Latine".

Entre deux langues, entre deux cultures

02_Discr_plan_int_2Le jeune artiste lui-même est une vivante illustration de cette rencontre culturelle entre deux continents. Bien que formé au contact (il se dit autodidacte) de la traditionnelle et renommée école de dessin argentine, Sergio Aquindo a enrichi son trait d’influences glanées le long de son chemin en Europe. Topor, Daumier, Toulouse Lautrec, Dürer, Otto Dix sont fréquemment convoqués autour de sa table à dessin.

Une très belle phrase surgit au détour de la conversation ; "[son] dessin de maintenant, c’est [sa] façon à [lui] d’être étranger". Il pense qu’il lui faudra du temps pour le faire accepter en France ; "trop dense, trop critique, trop noir".

Ce foisonnant mélange se retrouve aussi dans ses textes. Sergio Aquindo "travaille entre deux langues", comme on tangue entre deux eaux. Bien que pratiquant un français parfait, il écrit de préférence en espagnol. "Pour la cohérence et la fluidité", mais aussi parce que les mots en espagnol d’Argentine ont, pour lui, un très fort pouvoir d’évocation poétique. Pour être publiés en France, ses textes sont alors traduits et même adaptés, car le français ne se prête pas à la même souplesse.

Entre espagnol et français, entre textes, dessins et gravures, l’œuvre à multiples facettes de Sergio Aquindo va se poursuivre dans le cadre estival d’une résidence d’artiste à la Maison des Auteurs d'Angoulême. Les projets se bousculent et il sera question, cette fois, du métro aérien de Paris et de l’Amérique des années 30. Pour celui qui accepte parfois de jouer "l’argentin de service" comme on porte un masque, mais qui, pour éviter de se faire enfermer dans une exotique catégorie, refuse d’être présent dans les expositions argentines, le numéro d’équilibriste est donc loin d’être terminé.

Agnès Fleury


On peut suivre son travail d’illustrateur dans son blog : sergioaquindo.blogspot.com

Ses recherches, (écrites ou dessinées), sur le blog : minameisdanger.blogspot.com

Et finalement, le travail de ses "inspirateurs", sur le blog : troesmas.blogspot.com