JCHARYN2"- Les sucettes ont fait leurs coups à Manhattan. Pourquoi le Queens? - Dieu seul le sait... Ce qui est sûr, c'est qu'un gamin chinois s'y traîne, doigts et orteils cassés (...) Les spaghettis lui sont tombés dessus pour avoir mis le chambard dans Little Italy..."
A lire cet extrait de "Marilyn la dingue", la bande dessinée* adaptée par Jerome Charyn de son polar éponyme publié en 1974, notre imaginaire d'amateur de Série Noire s'emballe. A quoi ressemble un maître du polar noir américain? D'autant que le personnage a de multiples facettes. Américain installé à Paris, il est l'auteur d'une oeuvre foisonnante (plus de 30 romans, essais, pièces de théâtre, bandes dessinées...) mais aussi professeur à l'université américaine de Paris, où il enseigne l'histoire du cinéma et l'art du scénario.
Rencontre de quelques instants avec Jerome Charyn.

La figure de "l'américain à Paris"

Loin de la New York d’Isaac Sidel**, communautaire et fantasmagorique, qu'il aime peindre dans ses romans policiers, Jerome Charyn nous reçoit dans son appartement au chic parisien du quartier Froidevaux. L'homme, élégant, renvoie l'image un peu surannée d'un aristocrate de la vieille Europe. Cet enfant du Bronx populaire des années 40 est pourtant bien né aux Etats-Unis et continue d'entretenir une relation intime avec New York ; dans son imaginaire et ses souvenirs, dans son écriture et sa langue. D'ailleurs, l'écrivain préfère s'exprimer en anglais. Un anglais précis et clair, émaillé de mots français venus souligner les points importants de sa pensée.
Installé à Paris depuis 1995, Jerome Charyn connaît bien le français et le pratique très honorablement. Mais, cette langue ne lui est simplement "pas familière". Il ne parvient pas à écrire, penser ou rêver en français et... ne le souhaite pas. Sa langue, celle dont il aime travailler la musicalité, c'est l'anglais.

Le paradoxe de l’homme, c'est qu'il préfère pratiquer sa langue natale, loin de son pays natal. S'il peut travailler à New York, il ne pourrait plus vivre aux Etats-Unis où "il ne se sent pas bien". "C'est une société brutale, sans considération pour les jeunes comme pour les vieux". La critique est véhémente. Ce pays le "rend fou". Quand il regarde la télévision (CNN ou American Idol), il se sent en marge, "sur une autre planète".
A l’inverse, l’écrivain américain apprécie l’Europe pour sa douceur, comme pour l’importance accordée à la culture et ce qu’il désigne comme des "valeurs".
Et de citer Roberto Bolaño, un écrivain chilien installé en Espagne qui ne s’est vu reconnaître aux Etats-Unis comme un des écrivains les plus marquants de sa génération qu’après sa mort. Tout comme Jerome Charyn, New York, voici un auteur qui n’a jamais si bien évoqué l'Amérique latine que d’ailleurs.

Identité, cinéma et bande dessinée

Tout au long de son œuvre prolifique, Jerome Charyn n’a cessé de se raconter et de nourrir ses écrits LaDingued’éléments biographiques. Rédiger trois autobiographies – même au cours d’une vie bien remplie – n’est pas courant. Cet écrivain juif américain de la seconde génération, tel qu’il se définit lui-même***, ne veut pas y voir une quête d’identité ou un besoin irrépressible de se mettre en scène, mais évoque une "stratégie d’écriture". Ces autobiographies ont été avant tout un moyen de faire revivre sa mère - une juive originaire de Biélorussie, "belle comme Joan Crawford" - dans une fiction.
Abrupt dans sa façon de se livrer, Jerome Charyn révèle que "L’écrivain est une sorte de monstre. Un monstre qui n’aurait pas de vie si ce n’est celle qu’il vit à travers son œuvre". L’écriture occupe tout son esprit. Le matin au lever et le soir au coucher, il écoute intensément la musique de sa langue.

Les mots ont toutefois su laisser la place à l’image, l’autre grande passion de Jerome Charyn. Des films de séries B, des classiques américains aux plus grands films européens, à la manière d’un Quentin Tarantino (dont il est admirateur), le gamin du Bronx s’est gavé de cinéma. Son écriture y a puisé la rapidité et la précision de narration, le sens du mouvement et l’immédiateté visuelle des personnages.
Dès lors, on ne peut s’étonner de l’intérêt de l’écrivain pour la bande dessinée (qui le lui rend bien). Ainsi, "Marilyn la dingue" est la 11ème collaboration de l’américain avec un dessinateur européen. Avant Rébéna, Boucq, Loustal et Munoz ont mis ses textes en images. Oubliés les Captain Marvel et Krazy Kat de sa jeunesse, Jerome Charyn ne jure plus que par cette bande dessinée européenne qui, par son utilisation de la langue et du mouvement, s‘apparente beaucoup au roman, et qui surtout le "bouleverse" (en français).

Tout en gestes posés et en contrôle, l’homme marcherait donc bien aux sentiments. Et aux projets… Dans ses cartons, plusieurs livres sont en chantier ; du Massachusetts d’Emily Dickinson à la Berlin de la seconde guerre mondiale, Jerome Charyn n’a pas choisi. Il s’est installé entre deux mondes.

Agnès Fleury

* Marilyn la dingue, Charyn, Rébéna, Denoël Graphic, 2009
** "Le Plus Grand Flic du Monde", fameux héros de Jerome Charyn. Tétralogie Isaac Sidel : Zyeux-bleus, Marilyn la dingue, Kermesse à Manhattan et Isaac le mystérieux
*** Juifs entre autres par Jerome Charyn in Le Magazine Littéraire

www.jeromecharyn.com