Photo_youssefYoussef Jebri est né au Maroc, mais il y a 10 ans, il a voulu venir vivre en France. Tout comme Hicham, tout comme Slimane, candidats à l’émigration clandestine et personnages de ses deux livres parus à quelques mois d’intervalle aux Editions du Cygne. Fiction ou témoignage ? Rencontre avec un jeune écrivain engagé et prolifique.

"Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite"

Il sait qu’il n’y échappera pas. On lui pose toujours la question. De la part de l’autobiographie dans ses livres, Youssef Jebri a donc pris soin d’y réfléchir. Dans Le manuscrit d’Hicham : destinées marocaines, il s’est prémuni. "Toute ressemblance…". Formule consacrée. Et pourtant le temps passant, il reconnaît y avoir mis une part inconsciente de lui-même. Dans Réflexions clandestines, en l’absence de tout avertissement, le lecteur pensera ce que bon lui semble. L’auteur, lui, sait qu’il joue désormais avec le doute, une ressemblance possible.
Pourtant, la clandestinité, l’immigration illégale ne font pas partie de l’histoire de Youssef Jebri. Son arrivée en France, il la décrit plutôt comme un cheminement naturel, un aboutissement et, tout compte fait, un parcours plus facile qu’il ne s’y attendait.
Depuis toujours bercé de littérature française, formé à ce qu’il appelle "la philosophie des Lumières" par l’école française, mais aussi attiré par l’occident des paraboles, il quitte le Maroc pour la France en 1997. Un visa de long séjour en poche, il s’installe à Paris et s’y marie. Il obtient sa naturalisation rapidement. La demande est déposée en décembre 1998. A sa grande surprise, le consulat l’appelle et le convoque en janvier 1999. Le voici donc français "partout dans le monde, sauf au Maroc" comme une lettre signée du Président de la république française n’oublie pas de lui rappeller.
Son intégration professionnelle, au sein d’une grande compagnie d’assurance, ne soulève pas davantage de vagues. Le jeune homme se dit même satisfait de son "évolution dans l’entreprise".
Pourtant, à la fin de l’année 2006, il décide de se consacrer exclusivement à l’écriture. En 2007, deux livres paraissent aux Editions du Cygne. Il sourit et parle "d’équilibre personnel, d’adéquation avec ses rêves d’adolescent". Son entourage le trouve épanoui.

Littérature, témoignage et engagementREFLEX

Au delà du parcours souple, du sourire tranquille de l’homme, les mots de l’écrivain sont âpres. Ses courts écrits donnent à lire des vies d’hommes venus du sud se confronter au nord, au risque d’y perdre leur vie et leur dignité.
La rage, la colère, la haine et la peur rôdent. Slimane dit : "Moi aussi, j’ai peur. (…) Dans le métro, j’ai tellement peur que je transpire, la sueur dégouline abondamment sur mon front"*. Ces sentiments extrêmes, Youssef ne les a pas vécus mais il les a vus brûler dans les yeux des autres. Il cherche ces regards. Dans la ville, il marche, va au-devant des rencontres et observe. Il se voit d’ailleurs moins comme un écrivain que comme "un auteur, un observateur, un marcheur, un urbain".
Plus que la forme, c’est le fond qui lui importe. Et le fond, c’est la dénonciation du racisme ordinaire, des atteintes quotidiennes aux libertés fondamentales. "Liberté de s’exprimer, liberté de circuler, liberté d’apprendre et de savoir". Et dans ce domaine, aux yeux de l’écrivain, le Maroc n’a rien à envier à la France.
Tout récemment, sa volonté d’engagement a trouvé un autre terrain d’action littéraire. Les Editions du cygne lui ont confié une nouvelle collection, "Esprits de liberté", dont le premier texte sortira au début de l’année 2008. Soif d’Europe est le témoignage de Omar Bâ, un jeune sénégalais qui, après un périple clandestin de trois ans en Europe soldé par une expulsion, est revenu en France avec un visa en bonne et due forme pour y poursuivre ses études. Youssef Jebri évoque "sa collection", "ses auteurs" avec la même flamme que lorsqu’il s’agit de ses propres écrits. Pour lui, c’est une implication totale. Il faut "accompagner, protéger ces hommes qui sont de simples témoins", éviter que leurs textes soient récupérés et exploités à mauvais escient.

L’écriture : un exercice quotidien

DSC00YJMême s’il s’y emploie, l’écrivain reconnaît que "les livres ne changeront peut-être pas le monde, mais ça soulage de les écrire". A cet égard, l’écriture est pour lui une pratique quotidienne, un besoin, un rituel et une discipline. Il la compare d’ailleurs à la pratique du sport. Il y a des moments de la journée qui y sont plus propices que d’autres. Le matin, tôt, et le soir, tard.
Il laisse courir la plume, ne "force pas la rime", écrit sur des cahiers et des feuilles volantes. Puis, il "met au propre". A la plume, il récrit le texte. Impatient de terminer pour pouvoir lire le texte à haute voix. Car musicalité et rythme comptent plus que tout. Un des plus beaux compliments qu’on puisse faire à Youssef Jebri ? "Trouver son texte chantant. Certains y entendent des accents de rap ou de slam". Lui-même reconnaît que la prose lui permet surtout de s’affranchir des contraintes propres à la poésie ou à la chanson. Il aime faire bref pour "gagner en percussion". Son style sec, qui mêle argumentation et poèmes et que viennent émailler quelques mots d’arabe, s’accomode très bien du format court.
Youssef Jebri écrit beaucoup. Il veut "donner à lire". Et, il donne. Son site internet offre régulièrement aux lecteurs des textes inédits. Enfin, son éditeur, chez qui il a désormais carte blanche, prévoit la parution du troisième livre du jeune auteur pour le premier trimestre 2008, soit quelques mois après le précédent…
L’écriture est un sport de combat dont la pratique régulière est recommandée.

Agnès Fleury

* Extrait de Réflexions clandestines publié aux Editions du Cygne

www.youssef-jebri.com

Crédits photos : Calixe Paul-Lisae