1En février 2008, sortait le premier roman du jeune auteur libanais Toufic El-Khoury. "Beyrouth Pantomine" est le récit d’un étudiant qui traverse la ville au lendemain de l’assassinat d’un chef politique à Beyrouth et tout au long d’une journée chauffée à blanc par une manifestation monstre qui envahit les rues. Alors que la crise politique au Liban connaît un nouvel épisode dramatique, le livre aurait pu rejoindre une actualité brûlante, voire y gagner une sorte de saveur prémonitoire. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Rencontre avec un jeune libanais, étudiant cosmopolite, écrivain occasionnel, amateur de cinéma et de romans noirs.


Né à Beyrouth...


Né à Beyrouth en 1982, Toufic El-Khoury a connu la jeunesse voyageuse et traditionnelle d’un enfant de diplomate. Dans sa mémoire, les villes se succèdent et ne se ressemblent pas. Il évoque Bonn et Vienne, se souvient à peine du Caire, a detesté Brazilia et beaucoup aimé Bruxelles... Puis, le temps des études supérieures arrivé, il se fixe au Liban pour quelques années. Il choisit la philosophie pour la rigueur de la pensée et l’Université Saint-Joseph, établissement privé francophone, pour le cosmopolisme. Nous sommes alors en 2005 et le jeune homme ne se sent pas à sa place, plus précisément étranger. "Etranger à son milieu, à son pays, aux autres pays". Il décide alors de partir vivre ailleurs et de donner un nouveau tournant à sa formation universitaire. Il hésite ; Paris ? Bruxelles ? Ce sera la France et Paris, qui l’accueille le temps de boucler sa thèse d’études cinématographiques. Cette étape parisienne est aussi l’occasion pour Toufic El-Khoury de réaliser un de ses rêves, en publiant son premier roman chez une très jeune maison d’édition, Orizons.


Ce que son roman n'est pas


Quelques prénoms mais surtout des pronoms, des rencontres avortées mais surtout de l’ennui, des bribes de pensées et de conversations, une errance. Sec, court et fantômatique, "Beyrouth pantomime" est un étrange roman. D’ailleurs, il semble plus facile à son auteur de le décrire comme ce qu’il n’est pas.
"Ce n’est pas un roman politique". Il est catégorique. Toufic El-Khoury a même dû faire des recherches pour le versant du récit consacré au climat insurectionnel. Ca n’allait tellement pas de soi que son propre père s’est étonné que son fils en sache autant. Si le jeune homme veut bien reconnaître qu’il a "assisté de loin" à une manifestation à Beyrouth, il n’en dira pas plus. L’agitation politique décrite n’a de fonction que comme contrepoint à la vacuité du narrateur.
"Ce n’est pas moi". Il a souvent dû s’en défendre auprès de ses amis qui, eux, croient reconnaître certains ou certaines de leurs camarades. Toufic El-Khoury admet toutefois que ce roman est "proche de son expérience personnelle" et a été écrit au moment où la nostalgie de Beyrouth jouait à plein, à son arrivée sur Paris.
"Ce n’est pas un roman philosophique". Le jeune homme semble même un peu étonné qu’on y pense en lisant l’errance urbaine de son personnage, narrateur et spectateur neutre (voire apathique) d’évènements dramatiques ou triviaux… Puis, avec précaution, il finit par tenter une description de son roman. "L’idée était de prendre un personnage vide et de lui faire traverser 150 pages sans penser". Charge aux autres personnages de remplir le rôle romanesque.


Beyrouth Pantomime


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En fait de personnage principal, vraiment incarné, c’est finalement elle : Beyrouth. Cette ville que le personnage aime et déteste. Comme Toufic El-Khoury, qui s’anime alors qu’il évoque celle qu’il a souvent quittée, celle qu’il regagnera tôt ou tard, car elle reste fondamentalement "chez lui". Il décrit encore le "rapport conflictuel" qu’il entretient avec Beyrouth, qui n’est pas rare chez ses concitoyens, pense-t-il. "C’est une ville qui n’a pas d’histoire, car elle en a plusieurs. C’est fascinant. Chacun a sa propre histoire de Beyrouth. Chacun a sa propre histoire de ses figures emblématiques. Elle est à la fois la somme de toutes les villes millénaires et un gros village. Elle est aussi une ville sortie du vide". Y retourner, ce serait pour lui "participer à cette âme en création".
On ne peut jurer de rien, mais bien que le jeune auteur assure que sa première intention (et la prochaine, semble-t-il) était d’écrire un de ces romans noirs dont il est amateur, on peut difficilement s’étonner de ce que fut son premier roman.

Agnès Fleury